Disparition de Jacques Revel (1942-2026)

Ancien membre de l’École française de Rome (1970-1973)

Jacques Revel est décédé le 13 mars 2026 à Paris, à l’âge de 83 ans. Figure majeure de l’historiographie, il laisse une œuvre qui a profondément renouvelé les méthodes et les questionnements de la discipline par son exigence et sa curiosité intellectuelles.

Né à Avignon en 1942, ancien élève de l’École normale supérieure (promotion 1963) et agrégé d’histoire (1968), Jacques Revel est membre de l’École française de Rome entre 1970 et 1973, durant les premières années du directorat de Georges Vallet. Il intègre l’institution avec un projet de recherche sur le Latium rural à l’époque moderne qui sera l’objet de son mémoire, intitulé Matériaux statistiques pour l’étude du grand domaine dans la Campagne romaine aux XVIIe et XVIIIe siècles. Présentation critique. Son parcours de jeune chercheur est alors profondément marqué par les lectures de Dumézil, Lévi-Strauss, Foucault ou Simiand, et par l’enseignement de Jean Meuvret, qui a dirigé ses premières recherches consacrées aux épidémies de peste du nord de la France entre 1667 et 1669. Celui-ci l’initie également à l’étude des prix du blé, dans un contexte historiographique dominé par l’influence de l’histoire quantitative et statistique héritée de Labrousse. Après la disparition de Meuvret, en 1971, la direction de ses recherches est reprise par Jean Delumeau, ancien membre de l’École française de Rome et auteur d’une étude majeure sur la Vie économique et sociale de Rome dans la seconde moitié du XVIe siècle.

Les années romaines de Jacques Revel sont principalement consacrées à l’étude des comptabilités dans les archives du chapitre de Saint-Pierre, à la bibliothèque vaticane, et aux archives de l’annone, à l’Archivio di Stato. Il publie un important article sur « Le grain de Rome et la crise de l’annone dans la seconde moitié du XVIIIe siècle » qui paraît dans les MEFRIM en 1972. Fondé sur une riche base statistique, l’article de 80 pages souligne la situation particulière de Rome, « énorme ville parasite posée au centre d’une campagne désolée et improductive, à la tête d’un État pauvre et compartimenté », à une époque où la liberté du commerce des grains est au cœur des débats intellectuels. Revel y démontre que Rome, à rebours de ces débats, ne cherche plus seulement à encadrer les prix et à assurer les approvisionnements en temps de pénurie mais évolue vers une prise en charge par l’État de l’ensemble du commerce des grains sans en avoir toutefois les moyens réels.

À son retour en France, en 1973, Revel est recruté comme chargé de recherches au CNRS et se voit appelé au secrétariat de rédaction de la prestigieuse revue des Annales, remplaçant à cette charge André Burguière (janvier 1975). Devenu par la suite co-directeur puis membre de son comité scientifique, il marque durablement la revue en veillant notamment au maintien de son inscription pluridisciplinaire. Entré à l’EHESS en 1978, il joue un rôle essentiel dans la formation de jeunes historiens, en France comme à l’étranger, dans le cadre de ses séminaires et dans celui des 40 thèses qu’il dirige. Sa présidence de l’institution (1995-2004) favorise une dynamique d’ouverture internationale et de dialogue interdisciplinaire, que reflète également sa pratique de la recherche.

Son œuvre, souvent collective, témoigne d’un engagement constant dans la réflexion historiographique. Parmi ses publications les plus marquantes figure Logiques de la foule. L’affaire des enlèvements d’enfants. Paris 1750 (avec Arlette Farge, en 1988). Le livre montre que la foule n’obéit pas seulement à un déchaînement émotionnel, irrationnel et incontrôlable mais représente une forme d’expression collective, structurée et révélatrice des tensions sociales d’une époque. Jacques Revel contribue également, de manière décisive, à l’introduction en France de la microhistoire italienne dont il propose une présentation éclairante dans « L’histoire au ras du sol », préface à la traduction française de l’ouvrage de Giovanni Levi, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle (1989). A partir de l’approche micro-analytique, il engage une réflexion féconde sur les variations d’échelle dans l’analyse historique. L’ouvrage collectif qu’il dirige, Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience (1996), constitue à cet égard une référence majeure, invitant les historiens à articuler observation fine et compréhension générale des phénomènes historiques pour révéler des réalités invisibles à une seule échelle. S’interrogeant sur la manière de raisonner à partir de l’étude de configurations singulières et sur les possibilités de généralisation de celles-ci, il publie Penser par cas (avec Jean-Claude Passeron, en 2005). Les auteurs y défendent une troisième forme de rationalité, propre aux sciences humaines, qui n’est ni totalement formalisable (telles les lois universelles issues de la déduction), ni complètement arbitraire mais qui se veut interprétative et contextualisée. Face à la crise intellectuelle suscitée par le tournant linguistique dans la discipline historique, il réfléchit à la tension permanente de celle-ci entre vérité et interprétation, faits et récit : c’est le sujet d’Une histoire inquiète. Les historiens et le tournant linguistique (avec Sabina Loriga, 2022). Finalement, le dernier livre qu’il édite en 2024 avec Antonella Romano (Penser global ? Huit variations sur un thème) s’interroge sur le concept de « global » qui s’est imposé dans les sciences sociales à partir des années 1990 sans qu’une définition stabilisée ou une méthode unique ne s’impose. Les auteurs ne proposent pas une théorie du global ou une définition de celui-ci mais une réflexion critique sur les usages qui en sont fait et le présentent comme un outil heuristique à manier avec précaution, en l’articulant avec d’autres échelles d’analyse et avec les contextes de l’enquête.

À travers ses nombreux travaux, Jacques Revel n’a donc cessé d’interroger les méthodes de l’histoire et les conditions de production du savoir historique. Nul doute que son héritage demeurera bien vivant dans les pratiques de recherche des historiens. Transcendant les cloisonnements des champs de spécialisation, il continuera à nourrir une réflexion exigeante sur les fondements mêmes de la démarche historienne.

 

Photographie : Jacques Revel au sein de la promotion 1972-1973 (archives de l'École française de Rome) 

Categorie Anciens membres L'EFR Presse
Pubblicato il 07/05/2026 - Ultimo aggiornamento il 07/05/2026
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