Pise de la Grande peste à la conquête florentine

Category : L'EFR La recherche
Place and date :

Pisa

The 04-10-2015

Journée d'étude

 

Pise de la Grande peste à la conquête florentine (1348-1406)

Nouvelles orientations pour l’histoire d’une société en crise


La Grande peste est sans conteste l’une des catastrophes les plus profondes qu’aient dû subir les sociétés urbaines au Moyen Âge. On en mesure mal, encore aujourd’hui, les conséquences, notamment du fait des retours de peste, qui achèvent, dans les décennies suivantes, de briser les équilibres démographiques des sociétés européennes en décimant des générations entières. Et pourtant, ces sociétés « résistent », et se transforment. Elles ploient sous le poids de la mortalité mais ne rompent pas. Il faut donc admettre un fait qui n’est sans doute pas assez répété : les sociétés médiévales sont solides, et leurs structures culturelles, religieuses, et peut-être même économiques et politiques, si elles ont indéniablement subi des transformations profondes ont, malgré tout, tenu face aux catastrophes. L’historiographie économique actuelle tend d’ailleurs à adopter une vision plus « optimiste » du XIVe siècle, liant l’effondrement démographique à l’essor, dans différentes régions européennes, de productions particulières, aussi bien dans le secteur agricole que dans le secteur industriel, et à la formation de marchés régionaux et interrégionaux plus intégrés, alors que l’amélioration des conditions de vie des survivants a été mise en évidence dans d’autres villes.

Pise est sans doute l’un des observatoires privilégiés de la « crise du XIVe siècle ». La grande mortalité s’abat en effet sur une ville qui, déjà, connaît les affres des bouleversements économiques et politiques : perte de ses positions commerciales en Méditerranée, intensification insuffisante des cultures et faibles densité de population dans le contado. Après avoir connu un âge d’or au XIIe siècle, le désastre de la Meloria (1284), la perte de la Sardaigne (1324) et la conquête florentine (1406) furent longtemps présentés comme les marqueurs d’un inexorable déclin, notamment par G. Volpe et ses épigones : ainsi P. Silva peut-il parler de « lente décadence économique et politique de Pise » et G. Rossi Sabatini sous-titrer son livre sur le premier XIVe siècle « Studi sulla crisi costituzionale del Comune », dans lequel il oppose la « décadence économique [de Pise] et les progrès de Florence ». Jusque dans les années 1970, une partie de l’historiographie persistait en ce sens, notamment O. Banti dans son ouvrage sur la seigneurie de Iacopo d’Appiano (1392-1399).

Pourtant, après la Meloria, l’histoire pisane continue, et certains historiens, comme E. Cristiani, critiquent le paradigme décliniste. Il faudrait donc déterminer à quel niveau appréhender cette « crise ». Alors que ses ressources sont bien moindres, la commune pisane est capable, grâce au très fort ancrage du gibelinisme et à la résidence périodique des empereurs en ville, de préserver durant une cinquantaine d’années son indépendance, notamment par un jeu d’équilibriste diplomatique consistant à jouer de la rivalité entre Milan et Florence. Dans le domaine économique, les travaux de F. Melis et de M. Tangheroni ont permis de démontrer que des années 1340 aux années 1390, le commerce pisan se porte bien, que ce soit pour les banquiers comme pour les marchands. G. Ciccaglioni a également prouvé que les familles de lanaioli pisans sont en ascension sociale et politique au moins jusqu’en 1369. Ne peut-on d’ailleurs expliquer les mesures protectionnistes prises par Florence contre Pise par une concurrence de ces lanaioli pisans ? La diffusion du denier pisan en Toscane et la « guerre des monnaies » menée par Florence entre 1366 et 1371 (dévaluation du florin) ne prouvent-elles pas l’importance ou du moins la résistance de l’économie pisane ? Si par ailleurs les Pisans perdent le monopole sur le transport des marchandises depuis leur port (dès 1369 face aux Florentins), cela n’empêche pas le complexe portuaire (Pise-Porto Pisano-Livourne) d’être vu comme la bocca di Toscana (Goro Dati) ou l’occhio di Toscana (Francesco di Marco Datini) et d’être considéré comme un des principaux ports de la méditerranée occidentale, qui voit passer plus de 1000 bateaux par an en provenance de tous horizons. Enfin, le prestige de Pise est encore grand au début du XVe siècle, puisqu’elle accueille, en 1409, le concile qui élit le « troisième » pape, Alexandre V. Les périodes de déclin, de fait, n’apparaissent comme telles qu’a posteriori, et l’intégration de Pise au nouvel état florentin en 1406 ne saurait être considérée comme l’aboutissement inévitable de la crise qu’elle a traversé dans la seconde moitié du XIVe siècle. L'aisance des élites pisanes face à la pauvreté grandissante de la masse de la population pourrait également s'expliquer par un phénomène de polarisation de la société - hypothèse qu'il faudra interroger - comme on peut l'observer ailleurs.

A la suite des travaux menés sur cette période par F. Melis et M. Tangheroni notamment, notre rencontre aura pour but d’explorer une période mal aimée des historiens, en partie, justement, du fait de sa réputation de « période de déclin ». Le renouveau actuel des recherches sur ce sujet, profitant d’un regain d’intérêt pour l’exploitation des sources de la pratique, conduit à une réévaluation de la « crise » pisane, et à une redéfinition des paramètres politiques, économiques et sociétaux qui ont marqué la période postérieure à la Grande peste. Cette rencontre aura donc pour but de déterminer de nouvelles orientations pour la définition de la « crise » et de son ampleur, ainsi que de la « réadaptation » de la société pisane après la Peste, à travers deux axes problématiques principaux :

1) les perspectives offertes par l’exploitation des sources de la pratique pour l’histoire sociale, économique et politique (archives notariales, archives des compagnies marchandes, archives des grands établissements pieux, archives de la curie et de la mensa archiépiscopale) et la possibilité de déceler, à travers leur examen, les changements profonds des cadres sociétaux,

2) dans la continuité du volume Firenze e Pisa dopo il 1406 (2010), la mise en valeur des caractéristiques « pisanes » de l’adaptation de la société durant la crise, au sein du contexte toscan et dans une perspective comparatiste, notamment par rapport au très étudié « modèle » florentin.

 

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